Allez, j'ai décidé de faire un thread pour raconter ma lecture d"Enfances de classe" dirigé par Bernard Lahire. Elle est en cours, j'en suis à environ 10 % sur un pavé de 1100 pages.
Je pourrai ainsi vous la raconter au fil de mon avancée.

Comme toutes les recherches en sociologie, ce livre commence pas une longue explication du but de cette recherche et de la méthodologie. Le but de cette ambitieuse étude menée par 17 sociologues auprès de 35 enfants scolarisé.e.s en grande section est de **montrer** les inégalités et combien, concrètement, le champ des possibles d'un.e enfant dépend des conditions matérielles des adultes dont iel dépend.

Donc pour ce faire, les sociologues ont cherché des enfants de classes très varié.e.s et fait des entretiens avec les parents, les enseignant.e.s, mais aussi les autres adultes auxquels l'enfant est lié.e.

Ce qui est intéressant, c'est que dans les parties introductives, il y a une mise en perspective avec le rôle de la sociologie et l'histoire de la sociologie de l'enfance qui est assez récente. Il déplore le fait que la sociologie depuis les années 1980 ne s'intéresse plus suffisamment aux inégalités contrairement à celle des années 1960 et 1970 qui s'intéressait beaucoup plus aux dominations. Il rappelle que toutes les sociétés sont inégalitaires et que "les sociologues ne sont pas des ideologues mais des producteur.ices de vérités sur le monde social". Cette formule m'a marquée.

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Autre chose qui m'a marquée, c'est que l'inégalité sociale dépend du degré de désirabilité construite collectivement d'un bien, d'un savoir ou d'une pratique, par exemple l'argent ou les savoirs scolaires et que les inégalités ne sont pas que des notions théoriques mais ont un impact concret.

C'est de cet impact concret qu'il est question dans les études de cas, qui sont dans la seconde partie du livre. 18 portraits issus des 35 enfants étudié.e.s sont racontés en plus de 800 pages, en commençant par les plus pauvres pour aller vers les classes les plus aisées.

Je commence donc avec Libertad, petite fille Rom. A bientôt pour la suite...

3/n
Je continue la lecture du gros pavé "enfances de classe", 1100 pages sur l'impact des inégalités sociales sur le quotidien des enfants de 5 ans.
[CW : ce pouet parlera d'enfants en très grande précarité]

Je vais ici vous raconter ce que j'ai retenu des trois premiers enfants dont la vie est décrite (pour mémoire, ce sont donc les plus pauvres parmis les différents cas étudiés). Il y a Libertad, petite fille rom, Ashan, qui vit avec sa mère dans un foyer de sans-abri et Balkis, qui vit avec son père et ses frères et soeurs dans une voiture.

Ces trois enfants ont pour point commun d'être tous.tes issu.es de familles migrantes. Les parents de Libertad ont quitté leur pays d'origine pour offrir une meilleure vie à leurs enfants, la mère d'Ashan a fuit le Sri Lanka car elle y risquait sa vie et l'histoire des parents d'Ashan commence en Afrique du nord, passe par l'Espagne pour finir par la France. Cela n'est pas anodin puisque pour toutes ces familles, le français n'est pas la langue maternelle alors que les questions administratives sont au centre de leur survie, par exemple pour trouver un logement.

Les logements, ou plutôt leur absence, marquent les récits de ces enfants. Iels ont tous.tes dormi dehors de façon plus ou moins prolongée, ce qui a forcément un impact sur le quotidien : hygiène, sécurité, santé, mais aussi démarches administratives pour lesquelles une adresse est requise.

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4/n
Je continue la lecture du gros pavé "enfances de classe", 1100 pages sur l'impact des inégalités sociales sur le quotidien des enfants de 5 ans.
[CW : ce pouet parlera d'enfants en très grande précarité]

Ces récits témoignent aussi de l'importance du militantisme de l'école. En effet, les 3 enfants sont dans des écoles oú des collectifs de parents ont occupé le gymnase pour leur demander des logements décents, organisé des réseaux d'entraide (dons de vêtements...) et oú les enseignantes et directrices ont aidé les familles à améliorer le quotidien (par exemple en permettant à la famille de Balkis de se laver dans les douches du gymnase tous les jours). C'est d'ailleurs ce qui conduit les familles à continuer à aller dans ces écoles malgré des déménagements suite à l'obtention d'un logement.

J'ai été particulièrement marquée par le récit de Libertad, petite fille Rom, sur plusieurs points. Elle a 5 ans et a connu plusieurs expulsions de camps et des arrestations quand sa mère fait la manche. Elle a donc des crises d'angoisse dès qu'elle est témoin d'une personne qui exerce une autorité violente.
Sa famille est décrite comme des "mauvais pauvres" car, alors qu'iels devraient être reconnaissant.es envers les institutions, iels ne montrent pas de signe de gratitude mais viennent trop souvent se plaindre.
Et enfin, les difficultés scolaires de Libertad sont sous-évaluées car elle est sage et que les attentes que l'école a d'elles sont peu élevées.

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5/n
Je continue la lecture du gros pavé "enfances de classe", 1100 pages sur l'impact des inégalités sociales sur le quotidien des enfants de 5 ans.
[CW : ce pouet parlera d'enfants en très grande précarité]

Je pourrais vous raconter plein d'autres choses des récits de ces trois enfants, de l'importance de la cantine dans leur alimentation ou du rapport au temps de ces familles qui organisent leur emploi du temps en fonction de contraintes extérieures, mais le sens de ce livre est avant tout de faire comprendre que ces quotidiens ont un impact sur le développement de ces enfants.

Et je dois avouer que quand tu imagines la vie de ces enfants, tu comprends pourquoi l'inscription à la bibliothèque n'est pas une priorité (voire même ça ne leur est pas permis puisqu'iels n'ont pas de justificatif de domicile - ce détail m'a mise en colère).

Je vais poursuivre ma lecture, je vous raconterai la suite :)

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6/n
(Je continue la lecture du gros pavé "enfances de classe", 1100 pages sur l'impact des inégalités sociales sur le quotidien des enfants de 5 ans.)
J'ai fini la première partie qui concerne les classes populaires. Avec Ilyes, Zelie et Leonie, on sort de la grande précarité (on a l'impression de changer de monde) avec des familles qui connaissent une stabilité plus grande, notamment vis à vis du logement.
Zelie et Leonie m'ont vraiment fait penser aux familles rencontrées dans "l'internet des familles modestes" de Dominique pasquier. Elles habitent en milieu rural, leurs familles sont propriétaires et elles vivent au milieu d'un réseau familial et amical de proximité qui joue un rôle primordial dans leur sociabilisation.
Ilyes est dans une autre situation : sa famille est sous le seuil de pauvreté, son père au chômage et sa mère travaille dans un fast-food à mi temps. Là encore, la solidarité joue un rôle important : un ami proche, Michel, apporte son aide financière mais aussi culturelle : il aide la famille à avoir des activités proches de celles des classes moyennes (aller à la piscine, à la bibliothèque...).
On observe dans ces familles une relative imperméabilité aux attentes scolaires : elles trouvent que la maternelle c'est tôt pour pousser les apprentissages et ne savent pas trop où leur enfant en est. Je suis sûre que plus on va monter dans l'échelle sociale, plus ça va changer.

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7/n
J'ai été marquée aussi par l'éducation genrée de Leonie et Zelie, qui sont habillées de façon très féminines et dont les mères soignent l'apparence.

Leonie est scolarisée dans une école privée pour des questions d'organisation familiale. Malgré des parents non-pratiquants et peu croyants, la petite fille a bien intériorisé les valeurs catholiques portées par l'école.

Les deux filles sont éduquées dans des valeurs de solidarité très fortes, de convivialité qui privilégient l'esprit d'équipe et defavorisent la compétition. Ce sont deux fillettes sociables, même si, pour Leonie, la séparation familiale est difficile et l'apprentissage du "métier d'élève" (beurk) est parfois difficile à adopter.

Ce sont les deux premières des enfants etudié.es qui n'ont pas de grosses difficultés scolaires.

Je poursuis donc avec les classes moyennes. A plus tard !

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@MeTaL_PoU il est génial, ce bouquin, je l'avais dévoré !
Super documenté ET réfléchi.
Bonne lecture 🙂

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